Une belle exposition cette été « La vie en perceptive » au centre d’art Jean Prouvé d’Issoire avec une édition de catalogue

Beau discours du chargé à la culture Ulrick Bronner

« Rappelons-nous un instant le célèbre conte de Charles Perrault, « La belle au bois dormant ». Ecartons d’entrée la polémique justifiée du consentement autour du baiser forcé de la Princesse endormie. Reflet nauséabond d’une époque où le patriarcat écrasait tout et où la primauté des males l’emportait à chaque fois dans tous les secteurs de la société. Cela étant dit, projetons-nous juste avant le fameux « ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants »… qui se dirait d’ailleurs aujourd’hui à l’indicatif présent et rempli de précautions scripturales pour ne froisser ni les tenants / tenantes de l’écriture inclusive, ni celles / ceux dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme binaire. Donc, « Wesh, ils, elles, personne A et personne B se marient, vivent heureux, heureuses, archi-connectés aux réseaux sociaux wesh et ont beaucoup d’enfants par les voix naturelles, l’adoption, la PMA ou la GPA mais avant tout avec l’aide de Dieu wesh, puisque notre siècle est nécessairement religieux jusqu’à l’outrance, depuis la prophétie d’André Malraux, qu’il n’a d’ailleurs jamais formulée.

Mais revenons à notre Princesse : « Elle était là, si jolie que le Prince ne put en détourner le regard. Il se pencha sur elle et lui donna un baiser. Alors, la Belle au bois dormant s’éveilla, ouvrit les yeux et le regarda en souriant. Ils sortirent tous deux et le roi s’éveilla à son tour, et la reine, et toute la cour. Et tout le monde se regardait avec de grands yeux, étonnés de se revoir et de reprendre le cours de leur vie. »

Après un long hiver de 15 mois, la Culture se dresse à la face encore hébétée des contemplateurs que nous sommes, un peu endormis par des accumulations de privations de toutes sortes et tout surpris de nous retrouver ici, en consommateurs avisés de nourritures non essentielles. Non essentielles à la lutte contre la pandémie mais consubstantielles à nos petites existences d’humains. Ce besoin de beauté, d’échanges de regards, de dialogues plus ou moins inspirés, de sourires, même masqués, trouve sa récompense aujourd’hui, ici, maintenant, au Centre Jean-Prouvé qui a l’honneur d’exposer madame Albertelli Dominique.

Avant toute chose, je tiens à remercier, les chevilles ouvrières du service Patrimoine, dévouées et efficaces, qui se prénomment Denise, Maryse, Isabelle, Agnès, Cathy, Ségolène, Patrick, Didier, Yannick. Merci à leur responsable Eglantine Pacquot et leur Directrice à l’Action Culturelle Séverine Paulet. Ce réveil de l’Art contemporain à Issoire vous doit beaucoup.

Parlons-en de cet Art contemporain ! Jusqu’à la prééminence des grands concepts psychanalytiques sur la symbolique de l’inconscient et des développements philosophiques de Merleau-Ponty dans la « Phénoménologie de la perception », la création artistique est restée fidèle à l’idée formulée par Baudelaire, pour qui « Tout l’univers visible n’est qu’un magasin d’images et de signes auxquels l’imagination [de l’artiste] donnera une place et une valeur relative ». Cette « Nature dictionnaire », le mot est de Delacroix, se double chez Dominique Albertelli d’une approche sociologique flagrante et particulièrement mise en valeur dans cette rétrospective.

Ainsi va cette artiste chamane, à l’aventure d’un pinceau en transe qui produit, avec elle (et je dissocie volontairement l’instrument, de sa propriétaire), quantité d’œuvres dont vous trouverez, rassemblée ici, la synthèse voulue par elle-même. Ces créations figuratives épurées, associent d’une part des dessins qui donnent à voir la crudité de l’humaine condition, aux moyens de représentations féminines condensées dans une scène, ou une action banale de la vie quotidienne, élevés au rang de témoignage sociétal.

D’autre part, c’est-à-dire partout ailleurs à l’étage du Centre Prouvé, vous rencontrerez des peintures, essentiellement des grands formats, qui associent la force d’une simplicité apparente de construction, à la complexité bien réelle du message qu’elles véhiculent, tant les niveaux de lecture sont multiples.

Serait-ce en lien, Mme Albertelli, avec votre bagage ethnologique et votre connaissance des peuplades primitives ancrées dans un réel porteur de sens (au sens des organes sensoriels) et aux mythes fondateurs parés des oripeaux d’un animisme antédiluvien ? Je le crois fermement. 

Avec l’œuvre d’Albertelli, l’imagination est nue. Son télescopage du sombre et du clinquant, son association des formes du vivant où cohabitent, à égalité, l’humain et l’animal, sauvage comme de compagnie, nous interpellent davantage sur les marqueurs de nos sociétés dévoyées et peuplées d’anonymes en proie aux petits cliquetis de leurs passions tristes. Peindre la violence, le mépris, la tristesse, l’abandon mais aussi la fidélité, la confiance, l’optimisme, sans les montrer réellement mais en les suggérant, quelle belle façon de piocher dans cette bibliothèque de l’Imaginaire qu’est le Vivant ! Et c’est en cela que l’artiste Albertelli laisse s’exprimer Dominique la sociologue…

Aussi, ne vous contentez pas d’un seul passage devant ses œuvres, revenez-y comme on prend plaisir à se remémorer un souvenir fort et percutant, fruit d’émotions véritables.  Reculez encore un peu… là, nous y sommes ! Et maintenant, ressentez un peu son univers. Prenez tout votre temps, cet univers qui remonte aux peintures murales pompéiennes, fresques de la vie de tous les jours sur fond d’hémoglobine, cet univers c’est aussi le vôtre…

Madame, nous sommes quelques-uns ici (et ce n’est pas notre cher Christian Karoutzos, ni M. le maire Bertrand Barraud, qui me contrediront) à retrouver chez vous l’épure et la poésie d’un Jean-Michel Folon, la satire sociale et le trait juste de l’illustratrice Claire Bretécher, ainsi que l’univers futuriste, fantasmagorique mais profondément contemporain du dessinateur Enki Bilal de la trilogie Nikopol, pour n’en citer que 3. J’y ajoute personnellement Esope et Jean de la Fontaine tant vos peintures sont porteuses de sens et conduisent l’observateur vers des vérités universelles. Bref, un peu de morale dans une société qui en manque tant ! Mais attention, une morale jamais moralisatrice puisque dénuée de moraline.

Au carrefour de telles superbes influences et procédant d’expériences de vie aussi riches que la sienne, vous comprendrez aisément, mesdames et messieurs, que toute l’œuvre de Dominique Albertelli est une véritable aspiration au voyage dans l’âme du monde !

Merci d’être là… et comme le dit le conte, vivons, nous aussi, heureux grâce à la culture et jusqu’à la fin de nos vies !

Ulrick BRONNER